Ce n’était pas possible, il fallait vraiment faire quelque chose !

Comme je venais de m’enfiler une demie bouteille de bourbon et que je commençais à l’avoir dans le désordre, je suis allé chercher la paire de ciseaux dans le tiroir de la cuisine et me suis mis à lacérer les feuilles une a une…

Cela faisait bien trois mois qu’au saut du lit elle prenait à la hâte une tasse de café et qu’elle partait fissa au boulot.

Elle revenait vers 20h, elle avalait vite fait le repas que j’avais préparé, des pates en général (je n’avais pas d’idée originale, je faisais ce que je pouvais).

Durant ce repas elle me parlait de sa journée, je n’avais pas grand-chose à dire de la mienne.

Putain, quand on est en dépression on fout rien de la journée et le soir on a rien à raconter, c’est chiant mais c’est ça une dépression, merde !

Bref, elle me racontait sa journée avec un grand sourire et son énergie débordante, moi je l’écoutais et j’avais rien à dire, j’acquiesçais sans même comprendre ce qu’elle disait. 

Le repas fini, elle filait sous la douche et ressortait avec encore plus d’énergie que lorsqu’elle était entrée. Elle allait alors s’enfermer dans son atelier et elle dessinait. Moi je me foutais devant la télé, je reprenais en sorte le cours de ma journée.

J’en glandais pas une depuis prés de 2 années c’est clair, mais c’est ça une dépression, merde !

Bref, je m’endormais rapidement  et c’est elle qui éteignait le poste en allant se coucher. Vu que chaque fois je pionçais j’ai jamais su vers quelle heure elle allait au lit, mais d’après ce qu’elle me disait, c’était tard !

Le lendemain on reprenait : café-boulot-repas-atelier-dodo-télé…

Et ça faisait trois mois que ça durait !

Le WE, c’était un peu différent, après le café elle n’allait pas au boulot. Mais rapidement elle allait s’enfermer et dessiner dans son atelier. Je n’avais même pas le droit de rentrer, c’était son jardin secret disait-elle.

Des fois, juste après le déjeuner et si j’avais assez d’énergie, je l’attrapais et lui faisais l’amour, enfin j’essayais !  Elle me faisait envie mais je n’avais pas la tête à ça, ni le reste d’ailleurs, je faisais ce que je pouvais. C’est ça une dépression, merde !

Bref, elle se rhabillait, m’embrassait sur le front et retournait à son atelier…et moi a ma télé. Le WE y’a plus de choses que la semaine, des fois y’a du sport, c’est toujours mieux que les « feux de l’amour »… c’est quand même vachement surfait ces conneries, même quand on est en dépression !

Ce n’est pas parce qu’on est en dépression qu’on ne voit pas les choses arriver, j’étais même a la première loge pour les voir défiler, mais sans avoir la moindre prise dessus.

En simple spectateur que j’étais de cette situation, j’avais trouvé une solution des plus radicales, je picolais !!

En attendant qu’elle sorte de ce putain d’atelier, je m’enfilais quelques verres, mettait la musique et mettais à danser devant la glace du salon. Que je me sentais bien dans ces moments là…

Quand elle montrait le bout de son nez, elle me demandait si j’avais faim et me préparait un bon repas. Elle me souriait tout le temps, comme si mon état ne la perturbait pas, comme si ça ne la dérangeait pas d’avoir une loque humaine comme mari.

Elle me demandait si ça allait bien, si j’avais envie de quelque chose en particulier, elle me proposait d’aller avec elle faire les courses, d’aller prendre l’air au bord du lac...

Mais je refusais tout le temps ! Je n’avais pas envie de sortir et encore moins de voir du monde. C’est ça une dépression, merde !

Bref, elle partait seule et revenait tout sourire avec de quoi subsister toute la semaine…et elle allait s’enfermer dans son atelier…. Pour dessiner…

Elle était avocate et son métier lui prenait beaucoup de temps.

Le dimanche, quand elle n’était pas en train de dessiner, elle bossait ses dossiers sur la table de la cuisine, elle était tellement concentrée que j’imaginais même pas aller la déranger… et pourquoi je l’aurais fait d’ailleurs ?

Des fois elle me demandait gentiment de baisser le son de la télé et j’obéissais comme un petit garçon a qui on demande de faire ses devoirs.

J’étais en fin de droit et je touchais queudalle en pognon, c’est elle qui ramenait de quoi bouffer et payer le loyer, j’en étais bien conscient alors je la laissais à ses dossier sans moufter…

Et la semaine recommençait…

Café-boulot-repas-atelier-dodo pour elle…

Télé-dodo-télé-pates pour moi…

Un matin pas fait comme les autres je me suis levé et ça allait mieux !

Je lui ai préparé son café et l’ai embrassé avant qu’elle ne parte au boulot… c’était une belle journée ensoleillée et j’avais envie de faire plein de choses…

J’ai commencé par le ménage et la vaisselle.

Plus tard j’ai mis mon nez dehors et suis allé a l’épicerie du coin, ça faisait un bail que je n’avais pas croisé quiconque !

Tout le monde avait l’air heureux et ça m’a fait du bien.

En rentrant j’ai commencé à préparer un porc au caramel avec du riz Basmati, ça sentait rudement bon dans la maison et j’avais vraiment hâte que Mélanie rentre et voit ça.

J’étais fier de moi et me senti enfin sorti d’affaire !

Enfin, ça c’est ce que je croyais !

Vers 20h, elle est rentrée, le repas était prêt et j’avais été jusqu'à installer une jolie table.

Elle avait l’air contente, mais comme elle était toujours joyeuse, c’était dur de faire la différence avec les autres jours.  

On a diné et elle est partie s’enfermer dans son atelier…

Je tournais en rond comme un fauve en cage. Je ne savais pas quoi foutre de ma peau. Alors je me suis servi un verre et suis aller me vautrer devant la télé. Quant elle est venu se coucher j’étais a moitié bourré mais encore éveillé, on a fait l’amour et elle s’est endormie.

Elle dormait d’un sommeil paisible avec ce sourire habituel au coin des lèvres….

Je me suis levé me suis resservi un bon verre de whisky, puis deux, puis trois…La porte de son atelier était face a moi, elle semblait me narguer, alors j’y suis entré!

Il n’y avait aucun dessin…

Juste des tas de feuilles manuscrites…

J’ai commencé à lire…

C’était un roman à la con où j’étais le héros…

Un mari alcoolique, dépressif et cocu…

Ce n’était pas possible, il fallait vraiment faire quelque chose. Comme je venais de m’enfiler une demie bouteille de bourbon et que je commençais à l’avoir dans le désordre, je suis allé chercher la paire de ciseaux dans le tiroir de la cuisine et me suis mis à lacérer les feuilles une à une. Ensuite, je me suis dirigé vers la chambre à coucher.

Cela fait quatre années que je purge une peine a perpétuité dans cette petite cellule…mais y’a la télé, c’est toujours ça…

…son sourire me manque.