Pedroch était aux anges. Il venait enfin d’acquérir une motobylette « super G » avec des sacoches en simili beige, guidon coudé, pédales amovibles et selle aérodynamique.

Le vendeur, sympatoch’, lui avait offert un casque anti-choc hertzien et le plein de k2. Il allait enfin pouvoir tomber tout les rouquines de son quartier !  Celles qui s’étaient refusées à lui durant toutes ces années allaient changer de ton en le voyant arriver accroché à son bolide. Avec le nec plus ultra de la dernière série des usines pétro-motor, il était sur que ça allait arracher gravos. Les fillasses de la vallée pouvaient commencer à se tenir prêtes, il arrivait !

Devant le magasin de motomob’ il enfila le casque au prestigieux logo puis fit gronder l’engin, lâchant par la même occasion un nuage de fumée noire bien caractéristique des effets du K2, puis il s’engagea rapidos dans la bretelle d’accès de l’ostroroute du sud.

Il devait filer à 1300 Bills à l’heure lorsqu’il il aperçut les premières tours de sa cité, c’était là où il était né, là où il avait grandi, et surtout là où il s’était tapé des flops de compét’ avec les fillasses du coin !

Sa mère le vit arriver à travers la vitrine du magasin spécialisé dans la fourrure acrylique.

Au début elle le prit pour un pétaradeur du quartier voisin, ceux-là mêmes qui viennent souvent nous faire exploser les tympans avec leurs machines du diable.

Rapidement et grâce à un fin sens de l’observation elle reconnu son fils. Vouée à un amour éternel, Pedroch était son seul fils et de fait le seul souvenir de ce type qu’elle avait connu un soir d’éruption du gloglocoon. Il lui avait fait avalé des serpents de montagne et s’était tiré des qu’elle lui avait annoncé qu’elle avait un polichinelle dans l’tiroir.

Désemparée de voir ainsi son fils attifé, elle quitta son tablier tressé puis sortit à sa rencontre :

-P’atou les feux du diab’ quiquedonc t’a p’été un engin palleil?

(Pour toutes les personnes qui pourraient s’étonner de l’accent particulièrement  prononcé de la mère de Pedroch, il faut signaler qu’elle est native des montagnes du Gramisk de l’ouest. Ceci explique cela.)

Il venait d’ôter son casque orné de flammes orange symbolisant la vitesse :

- Ben m’man, je m’la suis payée ‘vec mon pognon, c’te vanne.

- Ouloulou, mon fils, tout c’t’agent dans la becane ?

-         Ben vouis m’man. T’as t-y vu comme qu’elle est belle ?

-         … 

Enfouie derrière un rideau de larme, la pauvre femme ne put répondre à ces paroles.  Elle fila se cacher pour aller étouffer un énorme noyau coincé en travers de la glotte.

Son fils était tout pour elle, mais il venait d’engloutir à jamais le pactole familial dans une machine de fou.

Elle s’en voulait désormais vraiment de lui avoir parlé de ce pognon qu’elle avait mis sur son compte afin d’échapper aux taxes sur les fourrures… Il n’avait donc vraiment rien compris !  Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et maintenant que le mal était fait il faudrait vivre avec, ou plutôt sans. Il fallait qu’elle aille vomir sa bile et se servir une liqueur pour se remettre. Elle fit un signe de la main à son fils a travers la vitrine.

Pedroch voyant partir sa mère à la hâte, devina de suite qu’elle s’en allait annoncer la bonne nouvelle à toutes ses amies, elle devait bien être fière de son fils à cet instant pour courir aussi vite. Il décida de la laisser à son labeur. Il répondit a sa mère par un signe identique et s’enquit d’aller graisser les barrières de sécurité avec sa nouvelle acquisition.

A peine avait-il démarré et avant qu’il n’ait passé la troisième vitesse, à la hauteur du pont de la dixième station, il croisa une frangine qui déambulait. Elle avait les cheveux brillant, le nez humide et les yeux qui divaguaient dans le vide de ses deux gros orbites en trou de d’évier.

La roue arrière de la bécane de compét’chassa en un demi-cercle les graviers qui s’envolèrent pour atterrir sur les automobiles garées en contrebas.

-         yo, gamine ! Quiqu’tu glandes par ici ? lui lança t-il les tempes écrasées par le casque.Tu-veux-t’y que j’te rapproche de ta piaule ?

La gamine avait certainement fumé des feuilles de carouz, elle semblait errer entre l’asphalte et les astres bienveillants. Elle tentait avec peine et sans vraiment de succès à garder le contact visuel avec notre ostrogoth !

Sans un mot, elle acquiesça et enfourcha la grosse selle de cuir zébré et se cala bien au chaud derrière l’homme au casque de flammes. Celui-ci se retourna vers elle et lui demanda :

-         Ben, où c’est-y qu’tu veux quej’te dépose ma brunette?

-         Vieueuioziille

-         Comment… kiktu dis, avec le casque j’y comprends nikdoum?

-         La vieilleuuuvilleeeeuuu !

-         Ha, la vieille ville ! eh ben bonjour la pronoçation ! 

Les pieds calés dans les sacoches, la gamine dû s’accrocher grave au démarrage pour ne pas tomber le cul dans la gravasse. Les quelques pietonneurs, qui s’étaient aventurés dans cette zone durent se pousser pour laisser passer à pleine gamelle la bête à deux têtes, qui leur laissa les effluves nauséabondes et cancéreuses à souhait du moulin en rodage.

La vieille ville était en vue lorsque la jeunette fut éjectée dans un tournant. Pedroch ne s’en aperçut qu’en éteignant les gaz, trop tard pour faire demi-tour ! Au loin, en se retournant il la vit se relever en titubant. Il hésita un instant puis repensa à ce que disait souvent sa cousine Glavia : « si un oiseau tombe du nid c’est qu’y’en a d’autres qui l’ont poussé et si y’en a d’autres qui l’on poussé ben... c’est qui en à d’autre ! »

Cette idée était plutôt réjouissante à ses yeux, il laissa donc la donzelle dans le rétro et remis la patate à plein tube vers sa direction première : le repaire des rouquines ! Ces fillasses a deux balles n’en bavent que pour les pétroleurs et depuis aujourd’hui il en faisait partit, il pouvait porter son blouzard haut la manche avec cette pétroleuse de compet’ !

L’aiguille sur le cadran de vitesse surfait avec les 1200 Bills quand une arrosée se déclara sur sa visière ? Le temps tournait au gris et il valait mieux faire gaffe aux glissades. Il rétrograda vers les 500 Bills et bifurqua sur la troisième. Le vent soufflait dans les rayons, un vent à faire tourner les cons. Aussitôt il tourna à droite.

La vallée était dans son axe de tête de mire et il était proche d’être pas loin d’arriver. Comme il n’était pas encore habitué à cette pétroleuse, il avait les guibolles en bâton de marins, mais l’excitation d’être enfin l’égal des pétroleurs de la vallée lui faisait oublier la douleur.

Lui aussi était désormais un vrai mecton de la mort qui tue ! Il allait pouvoir leur faire voir qui il était réellement !

Le repaire des rouquines était une sorte de bar mal famé de la vieille ville de la vallée (la VVV). Une pancarte était clouée au dessus d’une grosse porte en bois, sur laquelle on pouvait  lire « chez mémé ». En fait, la mémé en question s’était faite repassée depuis déjà belle lurette par une bande de sacrés déconneurs et c’est un dénommé brondon (prononcer brondonne) qui avait repris la turne. Il avait fait de cet endroit un lieu particulièrement prisé par les rouquines qui adoraient fréquenter les petroleurs de la  vieille ville, ceux-ci d’ailleurs leur rendaient bien.

Quelques uns étaient en train de se rincer les moustaches avec un cocktail maison, quand le crissement de gomme annonça le nouveau venu devant le club. Le dernier modèle des usines petro-motor fit sortir les plus curieux pour venir admirer le monstre de technologie, ainsi que pour découvrir son pilote (qui, entre nous, n’aurait jamais dû être affublé d’une telle dénomination).

Naturellement, c’est la machine qui avait le plus de succès, et Pedroch dut réciter les mêmes boniments que le vendeur lui avait sorti le matin même, et tralali le moteur et tralala les roues…et tralala j’ai soif !

Après ces quelques minutes de science mécanique bien gonflantes pour les novices et que je vous épargne ici, le nouveau pétroleur, désormais adopté par la fine équipe, fit son entrée chez « mémé » sous le regard intrigué d’une grande rouquine.

Celle-ci le dévisagea à tel point qu’il s’en trouva gêné et piqua un fard. Elle se rapprocha de lui et s’assit à ses cotés au comptoir. Elle avait une voix rauque, deux têtes de plus que lui et ses yeux était aussi vert que des feuilles de carouz. Elle engagea la conversation :

-         Alors mon p’tit gars, on s’connaît, non ? J’crois ben qu’j’t’ai déjà vu dans l’coin, non ?

-         Ben…j’crois ben qu’non… ou p’têt…j’m’ appelle pedroch, et vous ?

Sans avoir eu le temps de répondre, elle fit volte-face en expulsant un grand « whaouuu… »

-         Ben mon p’tit gars, repris t-elle, t’as une brosse à chicots en poil de coyote ma parole. Pour les refouleurs de goulot comme toi y’a un truc qu’est top mon pote !

Elle attrapa brondon par la manche de son falbut puis lui lança la commande :

-         un décapeur de ratiches « maison » mon beau !  C’est pour mon nouveau camarade de joie.

A une table, trois ou quatre pétroleurs de choc qui observaient la scène se mirent à éclater de rire, montrant à toute l’assemblée des spécimens de dentitions d’un attrait particulièrement artistique et chevalin. Elle tourna la tête vers eux et leur lança d’un air très détendu et assez fort pour que tous en profitent :

-         Désolé, les gastons, mais pour les « puducul » on ne fait pas encore de cocktail en suppositoire, repassez demain la science fait des miracles !

Et paf prends ça dans la touffe !  Tous les mectons et fillasses présents dans la taverne  s’esclaffèrent  dans l’hilarité générale.

Sur ce, un verre arriva devant pedroch, il etait rempli d’un liquide rougeâtre et il en avala six gorgées. A chacune d’entre elle, un goût diffèrent apparaissait, pétroléum, citronus, carmandis…carouz ? Ce breuvage était divin et lui chauffait le tubulu jusqu’au ceinturon. A peine avait-il reposé son verre que la grande rouquine le cravata.

-  fais moi voir si l’cok’ il à fait son job, lui fit-elle tout en approchant son visage du sien. Yooo, pas maaal !! J’crois ben qu’on à noyé l’coyote ! Allez Brondon deux autres pour un arrosage de paroi, mais pour le plaisir c’te fois…si tu vois c’que j’veux dire ;)

A trois reprises, et après moult cocktails maison, pedroch faillit basculer du tabouret sur lequel il était grimpé, la quatrième fut la bonne et il se ratatina la fraise laissant apparaître dans son esprit (de la finesse d’un ours sur un lac de glace) un joli trou noir dans lequel il plongea avec délice, les babines enchantées et le neurone anesthésié.

Lorsqu’il reprit ses esprits, aussi vagues soient ils, il s’aperçut qu’il était couché dans un lit aussi chaud et agréable qu’un bon vieux feu de cheminée. Il était dans une chambrée qui sentait le polovaque mal rincé mais c’était agréable tout de même.

Il y avait tempête dans le cervelet et il ressentait un putain de mal de crane a la tête! Ses paupières étaient lourdes comme une flanquée de pingouins sur un plongeoir.

A ses coté, la fillasse de la veille avec grande chevelure rousse ronflotait a ses cotés. Il essaya de repasser ses souvenirs de la soirée dans son cranios douloureux mais en vain, il ne se rappelait de rien, queuedebiche, nada !

Faute de se souvenir il imagina la nuit. Il se sentait fier de lui et bomba les épaules, il se sentait comme un de ces super-mectons qui chassait le Paola a main nues dans le Gramisk du su sud.

La bombasse ronflait tout ce qu’elle pouvait à coté de lui, elle respirait d’une manière saccadé mais régulière et ses nibards se gonflaient et se dégonflaient au même rythme. A cette vue, il sentit monter une chaleur dans son slibard et il commençait à monter le chapiteau sous les draps de soie bariolée.

Il se sentit se glisser vers elle avec envie quand soudain un orage cérébral le fit sursauter.

-         merdouille, ma meule ! s’écria t-il. Quel Cono je fais !  Je l’ai laissé dehors, pourvu qu‘elle ne soit pas tombée entre les mains de pétroleurs de contrebande. Fi d’putain faut qu’j’aille voir ça !!

Alors tirant d’un coup sec les draps pour s’en extirper afin l’aller sauver la bécane, il découvrit la supercherie.

La belle tignasse aux cheveux de rouille avait glissé sur le coté et elle arborait une espèce de gros zgueg tout violacé qui pendait entre ses cuisses, la grande rouquine était en fait un grand rouquin !

Pedroch sentit un haricot pousser dans sa gorge et une chaleur envahir son cranios. Sa fierté était retombée de son caleçon à  ses genoux et il les sentit se mirent à jouer des claquettes, il respirait mal, son esprit peinait à gérer la crise, il avait besoin d’air, un bon air frais pour se lessiver l’melon.

Il vit à au pied du lit son falzar de pétroleur et l’enfila direct sur son fessier dénudé. Il attrapa son casque, son blouzard de mecton puis pris toutes ses affaires sous le bras. Fallait décamper fissa et au plus vite !

Après avoir dévalé une vingtaines de marches, il tomba sur une grande porte vitrée derrière laquelle se trouvait la liberté. Il la franchit puis, tout en inspirant un grand bol d’air, il admira la vue. Sa motobylette de compet’ était toujours là, elle n’avait pas bougé d’un iota et elle semblait l’attendre, toute rutilante.

Il finit de s’habiller à la hâte, enfourcha la bête, fit gronder la machine et largua un gros nuage noir avant de disparaître  derrière.

Debout sur les pédales, il voyait la vieille ville fondre derrière lui dans son rétro, son égo en avait pris un coup dans la lucarne. Il savait qu’il n’y reviendrait jamais. Lorsqu’il remit son cul sur la selle, il la trouva un peu  douloureuse.

Il se rappela alors une sage parole de sa cousine Glavia : « même si on a tendance à oublier son passé, on reste toujours assis dessus».

Puis  il disparu dans les virages sinueux du Haut-Gramisk.