Elle avait roupillé plus qu’il n’en faut pour avoir la méga-patate !

Elle était sortie en trombe de sa cahute en bambou séché qu’elle avait fabriqué de ses propres mains et avait plongé en un saut olympique dans la grande mer qui lui servait d’horizon. La seule compagnie que Zébrida pouvait trouver en ce lieu perdu était celle de quelques crustacés géants et poiscailles en tout genres. Ces derniers arboraient des couleurs inclassables dans l’arc-en-ciel qui se dessinait régulièrement après les grosses pluies d’automne, mais malgré la beauté qui reflétaient sur l’écume des vagues, elle se devait d’en bouloter deux ou trois par jour pour survivre.

Le soleil plombait dur et après s’être séchée en se roulant dans le sable chaud, elle se cala à l’ombre de sa cahute, attrapa un peigne de fortune sculpté dans un os de seiche et peigna lentement sa chevelure qui lui arrivait jusque dans le creux des reins.

Elle repensait à tous ces mectons et toutes ces fillasses qui devraient être normalement avec elle, à se faire reluire la bonbonne en se chatouillant l’esprit de quelques nuitées arrosées.

A la place de ça, elle était seule, seule comme un glaviot dans l’océan.

Ils étaient tous partis du Haut-Gramisk avec un cargo qui transportait des vélocyclettes vers les régions chaudes des îles Balcoa. Grâce à Frico, un mecton qui dans la vie normale bâtissait des cabanons pour les trimeurs urbains, ils avaient pu bénéficier de billets à trois cent Valox par tête de pipe pour faire la grande traversée vers les mers bleues.

Le jour du départ, ils étaient tous montés à bord, rigolards et décontractés des doigts de pieds, ils avaient embarqué sur le vieux cargo, tels des aventuriers partant à l’assaut de nouvelles contrées.

Les mectons étaient huit et les fillasses cinq. Pour sa part, Zébrida était convoitée par Frédoch, le seul mecton à avoir un moule-burnes en élastore. Il avait le panier bien rempli avec poutre apparente, et elle n’y était pas insensible.

Frico, Jurmino et les autres, qui eux portaient de simples falzars d’été, passaient leurs journées à blablater avec les quatre fillasses qui restaient. Ils essayaient tous de se placer pour finir la traversée accouplés, mais comme les fillasses étaient moins nombreuses qu’eux c’était la guerre, une guerre où cinq des mectons resteraient sur le carreau à regarder pousser les choux, pendant que les autres pourraient croquer dedans.

Les fillasses elles aussi avaient fait leurs calculs, et sachant pertinemment qu’elles finiraient les guiboles aux rideaux avant la fin du périple, autant que se soit avec celui qu’elles auraient choisi.

Une d’entre elle, kadola, avait les boyaux en torpille, on ne savait pas si c’était le fait d’avoir abusé des sardines aux piments à la fiesta du départ ou simplement si elle avait le mal de mer, tout ce qu’on savait c’était qu’elle gerbouillait dans tous les coins du navire et qu’elle priait le Grand-Mamou pour arriver fissa à destination avant de ressembler à un poivron flétri.

Frédoch venait juste de finir de montrer le fonctionnement d’un trombone à roulette à toute l’assistance médusée devant ce puit de science qu’il était, lorsque la grande tempête leur est tombée sur le coin du râble. Les vagues frappaient à la coque du bateau dans de grands boum-boum assourdissants, le ciel était noir comme une crotte de lapinou et la flotte rentrait jusque dans la cabine où ils étaient tous agglutinés autour de l’instrument en question.

Le cargo dansait la glaviole et on entendait les cordages céder les uns après les autres, les caisses de vélocyclettes commençaient à dégringoler sur le pont, certaines contenaient des pneumatiques, d’autres des guidons torsadés et d’autres encore des sachets blancs qui semblaient contenir une poudre blanche qui ressemblait étrangement à de la coco.

A travers les hublots, on pouvait apercevoir les mectons d’équipage courir dans tous les sens, ils se tenaient le pompon et criaient que c’était la fin des haricots, ils essayaient en vain de détacher les barcasses de secours mais elles étaient toutes attachées avec des nœuds trop compliqués à défaire. Avec ce vento-grosso,  les barcasses se balançaient dans le vide et assommaient les uns après les autres les pauvres qui tentaient malgré tout de s’en emparer.

Observant la scène, nos jeunes amis se blottissaient les uns contre les autres et, comme Kadola, ils priaient tous le Grand-Mamou pour qu’il les sorte de ce mauvais pas. Ils gloglotaient de peur et de froid et on assistait à un vrai concert de claquette. Kadola n’avait plus rien dans l’bidon depuis déjà un bon moment vu qu’elle avait passé le plus clair de son temps au vomi-room, elle était assise dans un coin et observait avec dégoût ses camarades qui avaient pris le relais en matière de gerbouille et Cie. A chaque creux de vague on avait un nouveau pâté sur la moquette, Ce spectacle était affligeant.

Soudain, on a entendu un grand « crôaaac » et ils avaient du sortir de leur cachette pour voir ce qui s’était passé, les prières aux Grand-Mamou n’avaient pas été exaucées et le bateau était en train de sombrer dare-dare dans le ventre de l’océan, il ne leur restait que très peu de temps avant de prendre la bolée d’eau salée qui leur serait fatale, il était tant de se confesser devant l’éternel avant de se laisser glisser dans ses bras. Certains n’eurent même pas le temps d’avouer leurs fautes qu’ils furent tous aspirés vers les profondeurs océaniques.

Zébrida, qui dans la bataille finale avait réussi tant bien que mal à s’accrocher à une planche de Galiox,  regardait au loin s’effacer l’image du cargo, elle cherchait en vain ses camarades lorsqu’elle sentit une boule de feu la traverser de part en part, elle pensa sur le moment que c’était l’heure de rejoindre le pays du Grand-Mamou, elle leva les yeux au ciel et vit le rideau noir tomber sur elle.

Elle avait dérivé pendant des bulles et des bulles quand elle s’était réveillée sur cette île, ses habits étaient en lambeaux et sa jolie robe de fleurette ressemblait désormais a un vieux chiffon bon a récurer des latrines. Elle pensa qu’elle devait ressembler à une vielle maquerelle après une nuitée d’orgie. En s’essuyant le front elle senti la bosse, elle avait du se prendre un sacré coup de pilon pour en avoir une aussi grosse. Il n’y avait pas de miroir pour se contempler mais elle pensa qu’elle était défigurée, elle remercia néanmoins le grand-Mamou de l’avoir sauvegardé de la colère des flots…Mais lui en voulu pour la bosse.

Durant les trois premiers jours, elle arpenta toute une partie de l’île à la recherche d’éventuels autres survivants mais n’en vit aucun, elle trouva des caisses qui renfermaient encore des morceaux de vélocyclettes, une malle pleine de bouteilles de liqueur de Joboba et des grandes plaques de Galiox comme celle sur laquelle elle s’était réfugiée lors du naufrage.

Pour se protéger des rayons du soleil qui lui piquait les orbites, elle s’était choisi un endroit ombragé a quelques encablures de la plage d’où elle pourrait voir passer d’éventuels sauveurs. La mort dans l’âme elle s’était mise à construire cette cahute en bambou séché, un abri aléatoire qu’elle devait reconstruire après chaque nuit venteuse.

Elle survivait en boulottant des poscailles toutes crue et en buvant régulièrement de bonnes rasades de liqueur de Joboba, ce qui la rendait hilare pour deux ou trois bulles. Ca lui faisait oublier l’espace d’un moment la dramatique destinée qu’elle était en train de vivre.

Un soir, alors qu’elle venait de passer sa dix-huitième journée à se ronger les ongles des pieds, elle prit une grande décision. Le lendemain, elle dégagerait d’ici et irait explorer la partie de l’île qu’elle se refusait jusqu’alors d’aller visiter à cause de la mauvaise odeur qui s’en dégageait.  

Au petit matin, elle se fabriqua un masque avec un bout de tissu imprégné de liqueur de Jojoba puis s’engagea et disparu dans la sombre forêt noire et puante.

Elle avait connu un jour un mecton qui refoulait du goulot quand il lui passait la langue sur les dents, mais là c’était bien pire, même l’odeur de l’usine de boudin prés de là ou elle avait passé son enfance paraissait dans son souvenir plus agréable a ses narines. Là, ça piquait vraiment les yeux et elle cru même devoir faire demi-tour lorsqu’elle arriva enfin en haut de la colline. Elle était éreintée mais éblouie par cette vue paradisiaque.

C’était comme dans les contes de fée que lui racontait sa mamie-tata quand elle était une toute petite fillasse et qu’elle n’avait pas encore de poil au pissou. Une grande vallée toute verdasse se dessinait, avec tout au loin un village ! Oui, un village,  avec des cheminées desquelles on pouvait distinguer une fumée blanche qui s’en dégageait.  Elle entendit un cri de crécelle sortir de sa gorge, elle était sauvée !

Elle mit plusieurs bulles à descendre entre les baobabs, les bambous et les feuillages de tout acabit, ça lui piquait les guiboles et ses pieds étaient en charpie mais elle avançait tout de même d’un pas décidé.

C’était interminable et sa gorge était tellement desséchée qu’elle se serait lécher ses dessous de bras dégoulinants de sueur si elle n’était pas tombée sur ce petit lac. Elle ne savait pas vraiment si c’était un rêve ou la réalité tellement ça paraissait inespéré. Elle fit tomber ses guenilles et s’enfonça dans la flotte. L’eau était tiédasse et on ne voyait pas a travers. C’était bon comme une théière qui siffle par-dessus les fourneaux.

Elle n’avait pas encore les nibards mouillés qu’elle entendit derrière elle comme des rires de marmots. Lorsqu’elle se retourna, avec le palpitant qui frappait a toute berzingue contre sa poitrine, elle vu sur la rive une dizaine de…comment dire…c’était comme des vraies personnes mais en tout petit et plein de poils, ils avaient les chicots pourris et se tapait sur le bidou en la matant. Elle pensa d’abord a une hallucination mais lorsqu’elle les vit tous enlever leurs frocs et plonger sur elle, ben elle pensa qu’elle était bel et bien dans la merdasse !